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Al Bayane-Casablanca-1

mardi 12 mai 2015

Interview avec Mohammed Bakrim, 1° Partie

De Matisse à Taha Hossein

Actualités Écrit par Mohammed Bakrim

Rencontre avec Moumen Smihi (1re partie)

« Le poète de Tanger », c’est ainsi que le catalogue de la célèbre fondation Tate Modern de Londres présente le cinéaste marocain Moumen Smihi à l’occasion de la rétrospective qui lui a été consacrée du 9 au 18 mai 2014. Le thème générique de la rétrospective était « Moumen Smihi : mythologies marocaines ». Le cinéaste marocain a été également invité aux USA où il a présenté ses films, animé des conférences… Il a aimablement répondu à nos questions portant sur cette importante activité internationale qui vient couronner un travail de longue haleine, ne versant ni dans la facilité, ni dans le fast thinking. Il nous a également parlé de son nouveau travail portant sur Taha Hossein, sa conception du rapport entre fiction et documentaire. Un entretien qui est une invitation à un échange cinéphilique.

Al Bayane : En 2013 et 2014, plusieurs rétrospectives ont été organisées autour de ton œuvre ; en Angleterre (la prestigieuse Tate modern, musée londonien), aux USA… dans des musées, cinémathèques et universités. Comment cela a été organisé et quelle a été la réception de ces films dans ce cadre très spécifique qu’est l’univers anglo-saxon ?

Moumen Smihi : A la « Tate Moderne » la rétrospective s’est déroulée en même temps qu’une grande exposition Matisse, « Cut Outs », sur sa période de papiers coupés collés. Chance extraordinaire : mon film « Avec Matisse à Tanger » était projeté presque en continu avec l’expo. La rencontre avec le public londonien de la salle de cinéma de la Tate, qui est connue, était formidable : curiosité, complicité, de l’affection même dans les échanges après les films. Ma « conquête du marché américain » comme on dit dans la rhétorique du marketing a commencé pendant le tournage en 1994 de « Chroniques marocaines » : j’ai reçu une invitation de l’Ucla (l’Université de Californie à Los Angeles), Paul Sebag (un statisticien irakien ami du frère de Arafat) me proposait de montrer mes films et de faire des « lectures », des conférences, au département du « Near Eastern Studies ». Martia Kinder (critique et théoricienne des médias), Bill Krohn (correspondant des « Cahiers du cinéma »), ont relayé l’invitation en organisant des projections. J’étais heureux et naïf : je suis allé déposer des fleurs à l’urne funéraire de Marilyn Monroe et de Truman Capote (qui après tout est venu souvent à Tanger). Puis vinrent les festivals de films arabes en Amérique : Washington DC en 2002 (Sheerin et Edmund Gharib font un travail plein de dévotion et d’ouverture d’esprit), et San Francisco en 2006 (dirigé par Sonia El Fekki : une très jeune tuniso-américaine). C’est là que j’ai rencontré Peter Limbrick, critique et prof de cinéma à l’Ucsc (Université de Californie de Santa Cruz) : passionné du cinéma indépendant, d’une intelligence critique, et un peu un amoureux de la culture arabe, rareté. Il a projeté alors d’organiser une tournée avec la distributrice new-yorkaise Livia Alexander. Ce fut Berkeley, San José, San Francisco, Chicago, Minneapolis, et enfin Londres. La réception de mes films ? Je suis passionné par l’univers anglo-saxon. Le cinéma américain classique est une fascination continue : Orson Welles, Hitchcock, John Ford, Chaplin, Woody Allen… La littérature aussi, qui a même débarqué à Tanger, depuis Mark Twain jusqu’à Jack Kerouac et Tennessee Williams. En présentant mes films je ne cachais pas cet enthousiasme pour des intellectuels et artistes qui ont été des rebelles, des subversifs même (c’est l’université de Berkeley qui a été à l’origine de la révolte mondiale des étudiants en 1968). J’ai rencontré une curiosité certaine pour la culture arabe : pour le Maroc peut-être principalement (de toujours d’ailleurs, pas seulement depuis les guerres américaines). Notre pays est très présent dans l’imaginaire américain, écrivains, musiciens, cinéastes l’ont visité et y ont travaillé. On connaît les plus célèbres, Orson Welles et Hitchcock, Bowles qui a vécu toute sa vie à Tanger, mais le compositeur américain le plus important y a voyagé, Aaron Coplan, ou encore Edith Warton. Je pense que c’est l’alliage culturel propre au Maroc qui fascine, européen par son histoire en Espagne, africain dans sa population et sa musique, arabe de langue et de civilisation, ce fonds berbère très original et particulier… L’existence d’un cinéma indépendant, lié plus aux écoles européennes qu’à Hollywood intéressait beaucoup. Je dois avouer aussi que mon succès a tenu à l’invocation de la culture française, à mon attachement que je rappelais à l’œuvre de Barthes, de Lacan, de Lévi-Strauss qui m’ont marqué pour la vie. Les Américains sont beaucoup plus lecteurs aujourd’hui de ces auteurs que les Français !

Tu finalises actuellement un long métrage documentaire sur Taha Hossein ; pourquoi Taha Hossein aujourd’hui ? Est-ce parce que c’est le non-voyant arabe qui a le mieux perçu les lumières de la modernité ? Et sur quel matériau tu as bâti la structure du film : archives ? témoignes ?

C’est un film en deux parties : la première (le portrait d’un homme et d’une œuvre) est basée sur deux interviews : celle de Amina Taha Hussein, petite-fille de l’auteur, et de moi-même, serties d’un matériel iconique, photos, couvertures de livres, archives. La deuxième est la lecture d’extraits de ce livre formidable pour aujourd’hui : la vie du prophète Mohammed par un historien homérique. Je compte l’illustrer par un documentaire sur l’univers saharien : sables, oasis, nomadisme, la culture du désert. Oui, c’est « le non-voyant arabe qui a le mieux perçu les lumières de la modernité » et surtout mon blocage, notre blocage dans l’Histoire. Je fais des films pour « travailler mon blocage », et celui de notre société et de notre Histoire. Avec les plus récents, « La Trilogie de Tanger », j’étais parti de la décision de la table rase en 1995 : repartir à zéro, mettre à plat, analyser et réfléchir toutes ces questions de l’identité, la religion, les langues, l’inscription sexuelle, la position idéologique… Billy Wilder a dit qu’il a lu « Guerre et Paix » en attendant l’arrivée de Marylin Monroe sur le plateau de tournage. Moi j’ai lu l’œuvre complète de Taha Hussein pendant l’attente qu’imposent les processus de la production ! Et là, oui je lisais que le non-voyant voyait mon blocage, notre blocage historique. Il a décrit et approché la tragédie arabe qui traverse 14 siècles jusqu’à lui, qui se déroule de nos jours sous nos yeux, dans nos pays : les guerres religieuses qui se doublent des guerres civiles, des guerres civiles qui se doublent des guerres religieuses. Un « retour à Taha Hussein » pourrait nous être salutaire, retrouver son affirmation principale qui traverse toute son œuvre : l’islam a donné au monde un nouveau monothéisme, qui a été le véhicule d’une formidable culture arabe dans les sciences, les lettres les arts, dont la défense est notre raison d’être. Il faut remarquer ici que les grandes et magnifiques civilisations persane, indienne, turque ont adopté la religion, l’islam, non la culture, la langue arabe qui a sombré depuis pendant des siècles. La sortie du chaos d’aujourd’hui est dans l’affirmation capitale de la culture, le sentiment religieux quant à lui dans son exercice, dans sa diversité, relevant des libertés. En sortant de dix années passées sur « La Trilogie de Tanger » et donc en lisant l’œuvre complète de ce géant, rendre hommage, rendre compte, voire appeler à « un retour à Taha Hussein » c’est plonger dans un magnifique Océan où ces idées, ces analyses, ces questions de l’identité sont ancrées dans la profondeur historique et culturelle d’une manière puissante, exaltante, brassant tour à tour la critique et l’histoire littéraires, la fiction, la science des religions, la science de l’éducation, l’Histoire. En traversant l’histoire arabe, Taha Hussein semble parler des cruautés de ce que nous vivons aujourd’hui (dans sa première thèse sur Al Maari sa description de la chasse cannibale de l’homme par l’homme durant la famine à Bagdad au 9e siècle est terrible).

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