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Caftan d’Amour

vendredi 8 juillet 2011

Constellé de Passion.

Parmi les événements de la rentrée culturelle cette année au Maroc, la sortie du nouveau film de Moumen Smihi, "Caftan d’amour". C’est un événement par rapport à la situation générale de la production cinématographique marocaine qui a connu ces dernières années une stagnation complète. Situation qui n’est pas sans influencer l’accueil réservé à une nouvelle réalisation, car les réactions témoignent du refoulé engendré par la longue attente de la naissance d’un cinéma national, ce cinéma tant désiré dans les débats des ciné-clubs des années soixante et soixante-dix. Le fait est qu’avec le nouveau film de Moumen Smihi, il est possible de parler de la fin d’une période et du début de la recherche d’une nouvelle. Moumen Smihi (né à Tanger en 1945) est un remarquable metteur en scène. Il est considéré comme l’un des précurseurs du courant intellectuel dans le cinéma maghrébin, à côté de Bouanani et de Derkaoui. La critique locale désigne comme intellectuels les metteurs en scène du Maghreb qui refusent tout à la fois le cinéma hollywoodien et oriental du Caire, de Bombay ou de Hong-Kong. Le film de Moumen Smihi "El Chergui" avait été le porte drapeau de ce courant. Il avait constitué un manifeste de l’écriture cinématographique, une écriture qui rejette le cinéma dominant et cherche à s’éloigner de la tradition du film à grand public, en détruisant la structure narrative traditionnelle, en dépassant la notion de l’acteur-star, en ignorant l’intrigue, pilier de la dramaturgie classique. En plus de cette obsession du travail de la forme, "El Chergui" était apparu comme préoccupé par une interrogation de type anthropologique liée à un espace, un temps et un corps déterminés. Il avait choisi la ville de Tanger comme l’espace propre à dérouler le temps de la colonisation, et le corps de la femme comme métaphore, comme trace de la culturalité. Dans le parcours cinématographique de Moumen Smihi, "44 ou Les récits de la nuit" fut la seconde étape. C’était une coproduction Maroc-France (1982). Avec ce film, Smihi a entamé le début d’une évolution qui se confirme avec "Caftan d’amour". La recherche formaliste n’occupe plus que le second plan, laissant le premier au questionnement portant sur la mémoire, sur l’Histoire telle qu’elle se déroule sur une ligne verticale partant de 1912 ( début de la colonisation ) jusqu’à 1956 ( l’année de l’Indépendance ). Ce film est en couleurs et sollicite des acteurs-vedettes français et marocains pour renforcer le travail de la mise en scène. Après cette réalisation, Moumen Smihi a tenté une nouvelle expérience qui a demandé plusieurs années de souffrances, les souffrances du metteur en scène au Maroc pour trouver un financement. Dans l’absence d’une industrie du cinéma aux branches, aux rôles et aux fonctions bien dessinés, il incombe au seul personnage du réalisateur d’assumer toutes les "casquettes", depuis celle du scénariste jusqu’à celle du distributeur, en passant par la production et la réalisation. Après plusieurs années de recherche de financement et de préparation, Moumen Smihi a pu finalement présenter son troisième long métrage au publique marocain au début du mois d’octobre dernier. La production du film est double, marocaine et française. La dualité est peut-être l’une des clefs qui permettent l’accès à ce film. Dualité de la production donc, mais aussi dualité de la construction dramatique, car la narration s’articule sur les deux axes du rêve et du réel. De plus Rachida, l’héroïne, est dotée d’une double personnalité. Enfin le déchirement que vit le héros, Khalil, s’origine dans une dualité permanente : celle de la langue ( arabe/français), du mode de vie (ville/campagne), etc. La plongée dans les profondeurs de ce dualisme ontologique constitue la base du discours et des idées du film. Le film s’ouvre par la séquence du rêve. Nous faisons connaissance avec le personnage principal : Khalil, un jeune homme qui exploite une ferme familiale dans les environs de la ville (Tanger), cherche la femme de sa vie. Il la voit dans son rêve : une jeune fille d’une beauté exceptionnelle. Il décide de l’épouser. Par hasard, dans les ruelles de la médina, il rencontre la fille de son rêve. Elle s’appelle Rachida. En l’épousant, il n’abolit pas le rêve. Le rêve au contraire évolue et se transforme en cauchemar, car Rachida, en plus de son exceptionnelle beauté, a un comportement exceptionnel. Elle souffre de ce que les femmes de Tanger nomment la "maladie de la beauté", c’est-à-dire, en termes de médecine moderne, d’une double personnalité, d’une schize. Elle ne cesse de parler à son miroir et de ce fait s’éloigne du réel, éloignant du même coup Khalil de son rêve et le précipitant dans un cercle infernal où se fondent et se confondent rêve et réalité. La première séquence semble résumer et contenir tout le film. Au coeur de son rêve, le héros se rend compte qu’il se trouve entre la ville et la mer. C’est le dialogue du Je et de l’Autre, l’affrontement entre l’Etre et le Monde. La jeune fille dans l’eau souligne le flux et reflux de cet antagonisme. Elle est à moitié nue, et porte des effets de bain moitié traditionnels moitié européens. Un vieux couple habillé traditionnellement a pris place à l’entrée d’une case. Le montage de cette séquence nous communique l’impression que nous sommes face à un choc des cultures, souligné par l’espace, Tanger, cette ville cosmopolite. Tanger, produit du choc des cultures, et Khalil, enfant de Tanger, un héros tragique, produit de la déchirure culturelle. Son aller retour perpétuel entre le rêve et la réalité, ou l’inverse, personnifie la douloureuse recherche d’une identité. Cette identité qui impose de choisir à tout instant : choix d’un espace où vivre, choix d’une langue pour communiquer, ou même le simple choix d’une boisson. Mais Khalil a-t-il réellement la liberté du choix ? Sur le plan du discours, Moumen Smihi reste donc fidéle à ses obsessions premières avec toutes leurs ramifications. Ce sont des obsessions qui portent sur des thèmes, des interrogations et des questionnements propres à constituer des corpus de recherches universitaires. On reconnaît à l’auteur, dans le cinéma arabe, son intérêt pour les sujets épineux. On lui reconnaît son exploitation de systèmes de pensée ambitieux ainsi que son talent dans les compositions esthétiques. L’option est claire : faire du cinéma un outil pour traiter des grandes questions de la pensée. Mais on pourrait dire que le film est trop chargé par ce souci d’intellectualisme, ce qui a défavorablement déteint sur la construction dramatique, surtout en son milieu qui souffre de répétitions, et engendre l’ennui alors que l’action atteint à son paroxysme (Rachida tue son enfant). Le film est remarquable par sa maîtrise technique et artistique, maîtrise caractéristique des autres films de Moumen Smihi. Il est parmi nos rares metteurs en scène qui donnent au plan toute son importance, soit au niveau de sa composition, c’est-à-dire l choix du cadre, de sa lumière, des détails de couleurs ou d’accessoires qui deviennent des signes enrichissant la lecture. Le montage, le sens de la coupe servent la pensée de l’auteur. Dans "Caftan d’amour" la maîtrise de certaines scènes atteint son point culminant, leur donnant une aura plastique de haut niveau, au point que certaines d’entre elles s’assimilent à l’exercice de style ou au clin d’oeil à de grands metteurs en scène (Fellini par exemple, dans la dernière séquence sur la plage). Moumen Smihi avait voulu Isabelle Adjani dans le rôle de Rachida, mais diverses raisons ont fait qu’il a retenu Nathalie Roche, une Française elle aussi, qui obtient son premier grand rôle et dont elle s’en tire honorablement. Mohamed Mehdi, qui joue Khalil, est un animateur de la radio qui travaille épisodiquement dans le cinéma. Les rôles secondaires sont marqués par leur héritage théâtral (Larbi Doghmi, Chaibia Adraoui) à l’exception de Nezha Regragui, dans le rôle d’Aouicha, remarquable par sa présence physique et son sens de la tragédie. Le film reçut un grand accueil des milieux intellectuels, même si parfois un peu complaisant. Il tint l’affiche pendant deux semaines consécutives dans deux grandes salles casablancaises. Il sera ensuite distribué dans d’autres villes marocaines, où l’attend l’épreuve de la fréquentation et du nombre d’entrées. Mohamed Bakrim Al Yawm Al Sabi’ 2 janvier 1989 Paris.

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