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Chroniques marocaines

vendredi 8 juillet 2011

Road movie narratif.

Parmi les cinéastes qui ont contribué, à la fin des années 60, à la naissance du cinéma marocain d’une radicalité esthétique sans équivalent au Maghreb, Moumen Smihi figure figure en bonne place. L’oeuvre de ce cinéaste de cinquante-cinq ans compte sept long métrages depuis El Chergui ou le silence violent (1975). Réalisé en 1993 en 16 millimètres, sans le soutien du centre du cinéma marocain, Chroniques Marocaines est inédit dans son pays et n’a pu être distribué en France que grâce à une conjuration de bonnes volontés. Inauguré par une série de plans assez déconcertants (un panoramique sur la ville de Fès accompagné d’un chant à la gloire de la nation arabe, des femmes qui sortent d’une usine, un enfant qui menace de se jeter d’un parapet sous les yeux de sa mère affolée, une cérémonie de circoncision), le film ne se déploie vraiment qu’avec les histoires que la mère raconte à son fils pour le consoler. Une manière de le placer sous le signe mythique des origines, de l’enfance (la mère consolante), de l’homme (la circoncision comme inscription culturelle et sociale) et du cinéma (de la sortie des usines renvoyant aux frères Lumière à la vertu documentaire du cinéma moderne).

INSPIRATION A REVENDRE

La première histoire met en scène un dresseur de singe de la place Jemaa-el-Fna de Marrakech, persécuté par trois garnements. Paraissant d’abord un prétexte pour évoquer le peuple des charmeurs de serpent, la fable se teinte d’une cruauté inattendue quand les garnements tuent le singe du bateleur, détruisant son gagne-pain. Situé à Essaouira, le deuxième sketch ne cesse de différer la rencontre amoureuse d’un jeune homme et d’une sensuelle jeune femme , qui s’ingénie à apparaître voilée à leurs rendez-vous. Sur fond de trilinguisme (français, anglais, arabe) et de références cinématographiques (Othello d’Orson Welles), ce petit film à la beauté embrumée évoque tous les rendez-vous manqués de l’amour et de l’Histoire. C’est a contrario dans la lumière très claire de Tanger que se situe le troisième de ces contes, dans une lignée picaresque qui, partant de la Bible (Jonas), aboutit à Herman Melville et Ernest Hemingway en passant par Jean Rouch et Marcel Pagnol. Un vieux pêcheur raillé par ses compagnons de belote pour son espoir de trouver un trésor dans les entrailles d’un monstre marin finit par affronter un immense ferry blanc dont la gueule vomit des poids lourds immatriculés en Europe. L’émouvant épilogue du film, qui revient au petit garçon partant en Europe chercher son père absent, confirme la réussite d’une économie du cinéma qui, avec trois bouts de ficelle et de l’inspiration à revendre, fait de la conscience de sa pauvreté la plus grande richesse.

Jacques Mandelbaum Le Monde 17-11-1999 Paris

La question de l’absence du père sert de point de départ à ces Chroniques Marocaines, où une mère esseulée avec son garçon va lui raconter trois histoires. On peut toujours ergoter, dire que c’est une manière paresseuse pour le cinéaste Moumen Smihi - révélé dans les années 70 avec son premier long métrage El Chergui ou le silence violent - de relier entre eux trois simples courts métrages. Mais on verra surtout dans ces Chroniques une référence à la tradition arabe de l’oralité, et plus précisément aux contes des Mille et une nuits. D’ailleurs, la première histoire se déroule sur la place de Djemaa el-Fna de Marrakech, célèbre pour ses conteurs. Là, on assiste aux tracasseries infligées par des garnements vicieux à un pauvre dresseur de singe. Début quasiment documentaire, les protagonistes sont plantés dans le décor populeux de la place. Mais c’est dans la cour intérieure d’une maison perdue dans le lacis des ruelles tortueuses qu’un drame se nouera et se dénouera, dignement, sans folklore. Une fin morale et incongrue à la fois pour cet épisode, le plus fort et le mieux ancré dans la réalité locale. Les autres contes sont moins convaincants. Notamment le deuxième, situé à Essaouira, histoire abstraite de badinage amoureux. Le troisième démarre bien, dans une ambiance à la Pagnol : sur le port de Tanger, quatre vieux marins, plus hâbleurs les uns que les autres, palabrent. L’un deux prétend qu’un trésor gît dans le ventre d’une baleine et qu’il va aller la harponner. Il s’exécute, mais à la manière de Don Quichotte s’attaquant aux moulins à vent. L’homme prend un cargo pour le cétacé. Hélas, Smihi en reste à la théorie et exprime platement ce choc terrible entre les chimères du vieil homme et la réalité du monde moderne. Mais en dépit de ses maladresses, le film apporte un peu de fraîcheur dans un paysage cinématographique où le professionnalisme et la sophistication esthético-narrative ont presque réduit à néant toute sincérité.

Vincent Ostria Les Inrockuptibles 3-11-1999 Paris

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